mercredi 28 septembre 2016

Un interview sur la voie du sentir


La voie du sentir selon Luis Ansa
Rencontre avec Robert Eymeri

Par Claire Eggermont
(Article paru dans la revue "Sacrée Planète", avril 2016)

Révélé au grand public par le livre d’Henri Gougaud "Les sept plumes de l’aigle", Luis Ansa était non seulement un « nagual » dans la tradition toltèque mais aussi un initié dans les voies du soufisme, de l’hermétisme chrétien, du zen et de l’hindouisme. À travers la Voie du Sentir, il proposa un chemin sensitif de réconciliation avec le corps et de présence à soi-même, épuré de toute doctrine et de toute érudition.
Luis Ansa, qui aimait se présenter comme un ami plutôt que comme un maître spirituel, dispensa ses enseignements dans son atelier de peinture, au sein d’un quartier populaire de Paris, des années 1990 jusqu’à sa mort en 2011.
Formé à ses côtés pendant près de vingt ans, Robert Eymeri partage avec nous les clés de cette invitation à devenir des êtres alchimiques, porteurs d’amour et capteurs de la saveur du divin en toute chose.


Se réconcilier avec le corps

Claire Eggermont : « Revenir au corps, voilà le grand secret », dit Luis Ansa dans le livre que vous avez consacré à son enseignement. « Une immense connaissance se cache dans le silence de la chair. Entrez en vous-même, tout est là. » N’est-ce pas déroutant, voire limité, pour notre esprit occidental, assoiffé de connaissances et de pratiques ésotériques, de se focaliser ainsi sur le corps ?

Robert Eymeri : Oui, c’est déroutant parce que nous avons été habitués, par la religion judéo-chrétienne, par la philosophie, à considérer le corps comme inférieur à l’esprit. On l’a même jugé impur à une certaine époque. La Voie du sentir ne sépare pas le corps et l’esprit. On pourrait simplement dire que l’esprit, la conscience, s’exprime dans cette incarnation, à travers un corps physique. Si vous n’avez pas de corps, pas de langue, pas de cerveau, comment pourriez-vous exprimer quoi que ce soit dans ce monde ? L’un comme l’autre sont indispensables et par conséquent, on doit vivre en harmonie avec ces deux aspects de nous-mêmes.
Par ailleurs, le corps, qui a été tellement déconsidéré, constitue en fait un immense réservoir de connaissances. Il ne s’agit pas de connaissances livresques mais expérientielles. C’est la même différence qui existe entre lire la formule chimique d’un parfum de rose et sentir ce parfum. L’expérience de ce parfum peut créer en vous une ouverture de conscience phénoménale. Je doute que ce soit le cas en lisant sa formule chimique.

C.E. : L’enseignement de Luis Ansa nous convie à réconcilier l’esprit et la matière, le corps et l’âme, la vie intérieure et la vie extérieure et à nous « décrucifier » de la dualité entre sensualité et spiritualité imposée par le christianisme. « Sortez de ce conditionnement monstrueux qui vous a persuadés que le monde de l’esprit est en haut et que le monde de la matière est en bas. Pourquoi ne pourrai-je pas dire Gloire à Dieu dans un orgasme ? » affirmait-il…

R.E. : Cette réconciliation est absolument indispensable. Pour cela, on va commencer par éveiller la sensation de notre corps. On connaît tous cette perception sensitive mais, généralement, on n’y fait pas attention, on ne la développe pas. C’est pourtant la porte d’entrée dans le corps. Dans ce travail, on commence par éveiller la sensation des mains ou des pieds car ce sont les parties du corps qui sont déjà les plus présentes. C’est très facile à faire. Il n’y a pas besoin d’être initié pour cela. Quand on parle de la sensation, on parle donc d’un senti, c’est-à-dire d’une perception directe de telle ou telle partie du corps, et non pas d’un ressenti qui exprime plutôt une représentation à connotation émotionnelle.

« Je suis dans le sentir 24 heures sur 24. Je rentre à la maison, ma femme me parle, je suis dans le sentir. Je touche un chat, je suis dans le sentir. Je vais me faire un œuf au plat, je suis dans le sentir. Je vais me laver, je suis dans le sentir. C’est à partir de là que je suis inébranlable. Parce que le sentir ne projette pas. » Luis Ansa

C.E. : Formé au chamanisme et à l’approche corporelle qui existe dans différentes traditions, Luis Ansa savait que le corps est un appui pour le travail spirituel et que tout chemin intérieur authentique ne peut se bâtir sans lui. « Sentez votre corps quoique vous fassiez, dit-il. Lorsque vous faites des courses, lorsque vous parlez à un ami, lorsque vous travaillez, lorsque vous regardez la télévision, gardez toujours une partie de votre corps éveillée par la sensation. Si vous ne pouvez pas tenir la sensation globale du corps, tenez celle de votre main, de votre pied, de votre jambe ou de votre visage. » En quoi le fait de garder la sensation éveillée est-il si important ?

R.E. : Éveiller la sensation du corps n’est pas une finalité en soi. Quelles que soient les traditions, l’enjeu reste toujours ce que l’on appelle communément « la libération ». Mais de quoi se libère-t-on ? On se libère de notre suffisance, de notre orgueil, de l’idée que nous avons de notre propre importance et qui nous empêche de goûter pleinement la vie. On se libère de ce mode de fonctionnement qui nous fait vivre continuellement dans le passé ou dans le futur mais jamais dans le présent. On se libère de notre attachement à un résultat. On découvre alors la joie d’être. En ce sens, la « libération » ne constitue pas non plus une finalité mais plutôt un commencement. Le commencement d’une nouvelle vie qui n’est plus au service de notre petite personnalité mais qui devient une célébration de l’être.
Une voie spirituelle va donc nous donner des indications, des repères, pour parcourir ce chemin, ce retour vers soi-même. Dans la voie du sentir, l’éveil de la sensation est le premier pas que nous allons faire. Cette présence sensitive va devenir peu à peu une « ancre », c’est-à-dire qu’elle va nous permettre de ne plus être une girouette que le moindre coup de vent fait tourner. On est ancré dans le corps et la présence du corps nous empêche d’être emportés par notre émotivité.


Se déprendre de soi-même

C.E. : « S’il existe une prison, dit Luis Ansa, elle se trouve là, dans ce système de pensée qui me forme. » Il ajoute également : « L’homme n’est pas né avec la peur. Il n’avait pas la crainte de Dieu mais celle de la nature, du dinosaure, de l’éclair, la crainte de ne pas avoir à manger, de ne pas pouvoir se chauffer. Ce sont des craintes naturelles, instinctives. Mais les hommes ont introduit, dans ce terrain déjà apte, la semence d’un autre type de crainte : la peur du diable, la peur du péché, la peur de Dieu, de la femme, de ceci, de cela. » Comment se libère-t-on alors de cette prison, de toutes ces peurs que l’on nous a inculquées ?

R.E. : C’est le second pas dans ce chemin. Une fois que l’on est sensitivement présent à soi-même, on va pouvoir s’observer. On va observer, dans chaque situation qui se présente, si on la refuse, si l’on entre en réaction avec elle, ou si, au contraire, on l’accueille ; si l’on se ferme au monde ou si l’on est, pourrait-on dire, à l’écoute du monde. Que ce soit avec notre conjoint, avec nos amis, dans notre travail, dans le métro, dans le train, partout où l’on se trouve et dans toutes nos relations, on va ainsi avoir l’opportunité de voir nos comportements, nos pensées, nos attentes, nos réactions… Lorsque l’on fait ce type d’observation, sans jugement, on va peu à peu mettre en évidence tout ce qui constitue notre conditionnement, nos croyances, nos opinions, nos peurs, ce que l’on appelle notre fausse personnalité.
Cette fausse personnalité, c’est notre égoïsme, notre besoin de domination, notre avidité, notre ambition, notre besoin constant de reconnaissance. Plus on va voir, en étant ancré dans cette présence sensitive du corps, comment fonctionne notre fausse personnalité, plus elle va perdre de sa force. Parce que l’on va constater qu’elle n’est pas efficace, qu’elle ne nous rend pas heureux. Et comme on ne la juge pas, comme on ne la combat pas, comme elle ne se sent pas menacée, elle va peu à peu se dissoudre dans cette présence à nous-même qui simultanément grandit.
En ce sens, il ne s’agit pas de se changer. On ne cherche pas à être quelqu’un d’autre qui serait mieux ou un peu plus parfait. Au contraire, on se rapproche de soi-même. On commence à s’aimer. Et cela se fait naturellement.
On va ainsi sortir peu à peu de cette auto fascination de nous-mêmes, de cet hypnotisme dans lequel nous sommes plongés.

« L’essence est innée et elle opère par la grâce, alors que la personnalité est acquise et opère par la reconnaissance, l’effort, le mérite. » Luis Ansa


Sortir des jeux de pouvoir et s’ouvrir à l’autre

C.E. : Au cours de cet apprentissage quotidien et intime auquel nous convie la Voie du Sentir, on va aussi observer l’habitude que nous avons prise d’être tour à tour des proies et des prédateurs énergétiques. « Vous convoitez l’attention de l’autre et, en même temps, l’autre convoite votre attention, explique Luis Ansa. C’est la façon qu’a trouvée votre fausse personnalité, votre ego, pour prendre de l’énergie. »

R.E. : C’est l’une des observations que l’on peut faire : l’attention est un enjeu d’énergie. On se nourrit de l’attention de l’autre et l’autre se nourrit de notre attention. La Voie du Sentir va nous apprendre à trouver l’énergie en soi et à ne plus la voler à l’autre. Là encore, c’est la présence sensitive à soi-même qui va nous permettre de ne plus continuer à être des proies ou des prédateurs énergétiques. On a ainsi la possibilité de devenir autonome et responsable.

C.E. : Vous évoquez dans votre livre diverses stratégies de vol d’énergie qui se jouent dans nos relations. « L’auto-apitoiement », par exemple, qui consiste à créer des scénarios dramatiques et exagérés pour être le centre d’intérêt. Le « culpabilisateur » qui désigne une attitude de plainte et d’accusation permanente qui pousse son partenaire à se justifier. « L’inquisiteur », tel un loup déguisé en agneau, qui fait mine de s’intéresser à sa proie et s’impose à elle en sachant mieux qu’elle, ce dont elle a besoin.

R.E. : Oui. La stratégie la plus courante est certainement le fait de se prendre pour une victime. Non seulement, on se sert de cette stratégie pour capter l’attention de l’autre et on devient donc dépendant de cette attitude mais surtout, on s’enferme dans une représentation de nous-même qui est particulièrement handicapante. Car plus on fonctionne de cette manière, plus on entre en résonance avec cet état de victime et plus on va créer des situations qui vont venir nous confirmer l’idée que l’on est vraiment une victime. Se libérer de soi-même n’est donc pas un luxe, c’est une nécessité.
C.E. : Luis Ansa attire notre attention sur l’importance de sortir des jeux de pouvoir. En nous désidentifiant de notre fausse personnalité, nous pouvons le faire et entrer véritablement en relation avec l’autre. « En tombant dans le pouvoir, dit-il, l’être humain devient extrêmement dangereux. Il ne veut ni apprendre à aimer, ni aimer, il veut qu’on l’aime ! »

R.E. : Le pouvoir est un véritable fléau qui, malheureusement, touche aussi bien la femme que l’homme. Et il trouve directement sa source dans ce sentiment d’importance que l’on se donne. On se croit à l’origine de notre force, de notre intelligence, de notre beauté, de nos qualités, mais tout cela ne nous appartient pas. La vie ne nous appartient pas, c’est ce que nous oublions constamment. Le pouvoir nous amène dans un jeu de dupe, on se leurre soi-même car dans le fond, ce que tout le monde cherche en réalité, c’est à aimer et à être aimé. Et l’utilisation du pouvoir, de la menace, de la manipulation est certainement le pire choix que l’on peut faire pour aller vers l’amour !
L’amour a ses propres lois. C’est la seule énergie, dit Luis Ansa, qui ne marche pas à sens unique. Si vous voulez être aimé, il faut commencer par aimer, il faut commencer par donner. Et lorsque, par chance, vous recevez de l’amour, si vous n’aimez pas en retour, l’amour que vous recevez s’épuisera très vite. L’amour doit circuler. C’est une école. Peut-être la plus belle qui soit. Mais apprendre à aimer n’est pas facile. C’est en se désidentifiant de notre fausse personnalité que l’on va apprendre à aimer, que l’on va laisser s’exprimer l’être que l’on est et qui, lui, est pur amour.
Là encore, la relation est la voie royale pour mener cet apprentissage. C’est l’autre qui va m’apprendre à aimer, c’est l’autre qui va me monter mon manque d’attention, mon indifférence, ma sécheresse. Vous voyez, on peut dire alors que l’autre devient mon maître.


Capter la beauté du vivant

« Vos cinq sens sont les fenêtres par lesquelles le monde extérieur pénètre à l’intérieur. Ils sont les chemins qui mènent à la demeure de l’âme. » Luis Ansa

C.E. : Luis Ansa explique comment la captation des impressions à travers nos cinq sens constitue une nourriture de l’âme. Mais il insiste sur l’importance de capter ces impressions sans faire de commentaire, sans élaborer la moindre pensée. Il s’agit de sentir, goûter, entendre, regarder, toucher, et se taire. Car généralement, développe-t-il, nous ne captons pas la vie, nous l’interprétons à l’aune de notre mental qui est sans cesse en train d’analyser, de comparer, de projeter et de juger.

R.E. : Nous abordons là un autre aspect de cette voie. Observer comment fonctionne notre fausse personnalité ne suffit pas, il faut aussi se tourner vers l’être. Commencer à dialoguer avec lui. Notre être, c’est ce que nous sommes réellement. Et notre être ne mange pas des hamburgers, il ne se nourrit pas non plus d’idées ou de concepts. Si vous le nourrissez avec votre mental, il va très vite devenir affamé. Parmi les différentes nourritures que je peux offrir à mon être, il y a les impressions, c’est-à-dire les impacts perceptifs que mon corps reçoit et qui, si je suis présent à moi-même, constituent mes expériences d’incarnation.
Dans certaines traditions, on dit que Dieu — si vous acceptez ce terme, sinon vous pouvez l’appeler le Grand Esprit, ou la Source de toute chose, ou la conscience impersonnelle, comme vous voulez — nous a créés pour pouvoir faire l’expérience de sa création. L’être n’est pas notre mental, il est cette partie divine, cette étincelle de vie consciente, que nous avons reçue en héritage de notre créateur. Notre être, à travers l’incarnation, fait donc l’expérience du monde. Mais pour qu’il puisse faire cette expérience, il faut que nous soyons présents à nous-même. Sensitivement présent. C’est le premier point.
Il faut ensuite que nous soyons capables de capter ces impressions que nous expérimentons. Et pour cela, il faut devenir « concave », c’est-à-dire réceptif. Ce n’est pas ma partie masculine, convexe, qui va pouvoir capter, c’est ma partie féminine. Il va donc falloir que j’explore ces différentes parties en moi. Et là, vous entrez dans une aventure qui n’a véritablement pas de fin. Et sur ce plan, l’homme va, bien sûr, pouvoir énormément apprendre de la femme s’il accepte de se mettre à son école.
La captation des impressions a aussi d’autres fonctions comme celle de fortifier nos corps énergétiques supérieurs. Le sujet est vaste.

C.E. : À la fin de votre ouvrage, Luis Ansa invite les femmes à sortir de leur silence, à cesser de baisser la tête, à récupérer leur souveraineté et à oser s’exprimer. « La matière est l’incarnation la plus dense de la force de l’esprit, et l’esprit est l’élévation la plus grande de la matière, dit-il. Et la femme a ces deux principes en elle. Elle a l’esprit divin à l’intérieur et le pouvoir de matérialité dans son corps. »

R.E. : Oui, car la femme donne la vie. Pas l’homme. On pourrait peut-être trouver là, l’origine de la violence, on pourrait même dire de la haine, que l’homme, à travers les siècles, a eue envers la femme. C’est pour cette raison que Luis Ansa a invité les femmes à sortir de leur silence, non pas pour exprimer un esprit de vengeance ou de revendication, mais pour faire émerger un autre type de pensée. Pour sortir justement de ces rapports de force, de manipulation et de domination qui sont typiques d’un comportement masculin devenu totalement malade. Il suffit de voir le monde dans lequel nous nous trouvons, qui est essentiellement porté et créé par la pensée masculine, pour comprendre que nous sommes arrivés dans une impasse.


Laisser l’amour circuler et alchimiser

« Que je touche quoique ce soit, un animal, un humain, un végétal, un minéral ou même Dieu, je le touche avec amour. Je ne choisis plus ce que je veux aimer. Je ne me mets pas en travers de cette énergie avec des attitudes personnelles de sympathie ou d’antipathie. Je permets que cet amour opère en moi et j’apprends à travailler avec l’altérité. » Luis Ansa

C.E. : « Le semblable attire le semblable » répétait Luis Ansa « Si par exemple, je crois que vous êtes mauvais, dit-il, je vais chercher à me protéger de vous et cela va amener une grande tension en moi. Si je crois au contraire que vous êtes bon, je me place instantanément dans une zone positive de moi-même et, par une alchimie assez mystérieuse, je vais appeler le bon et le positif en vous. » Je perçois là une clé de son enseignement qui nous appelle à devenir des êtres alchimiques…

R.E. : Il y a effectivement, dans la voie du Sentir, tout un travail pour cultiver le positif et alchimiser le négatif. Lorsque vous êtes présent à vous-même, vous vous mettez à habiter ce que l’on pourrait appeler « votre espace intérieur ». Si vous n’êtes pas là, la maison est vide. Il n’y a ni espace intérieur ni espace extérieur. Mais quand vous êtes là, le premier constat que l’on peut faire, c’est que l’on est heureux d’être là. On va donc commencer par aimer cet espace, par le protéger. On va faire attention au climat dans lequel on vit. On ne se nourrit pas de négatif, on commence à avoir une nouvelle forme d’hygiène.
Et cela se traduit dans nos actes. On ne cherche plus le conflit. On devient attentif à tout ce qui nous rend égoïste, à tout ce qui empêche l’amour de circuler.



Goûter la saveur du divin

« Dieu n’a pas créé l’être humain pour le soumettre à la tentation et le punir. Dieu n’a pas créé le sexe et le désir pour avoir le plaisir de nous l’interdire. Tout cela est beaucoup trop tordu ! Dieu n’est pas un bourreau ! Dieu aime ! Dieu est pur amour ! » Luis Ansa

C.E. : La Voie du Sentir était pour Luis Ansa un moyen de découvrir le goût et la saveur du divin dans les choses les plus ordinaires, au travers d’une tomate, d’une tasse de café, d’une cigarette ou d’un baiser, disait-il. C’est-à-dire dans le monde sensitif et non pas intellectuel, de même que nous pouvons sentir le vent sans le voir. « Le monde sacré se trouve caché dans la vie ordinaire, dans les choses qui n’ont pas d’importance et auxquelles on ne fait pas attention. On a fait d’un Dieu proche, qui est à l’intérieur de chaque cellule, une réalité mystérieuse et lointaine. C’est dommage, tellement dommage… » Qu’aimeriez-vous ajouter en conclusion ?

R.E. : Lorsque l’on goûte cette saveur du divin en toute chose, on est devenu « un porteur d’amour », comme disait Luis Ansa. L’invitation est là. À nous de la suivre. Cette voie n’a pas de propriétaire, pas de représentant. Luis Ansa l’a offerte à l’humanité. À chacun de l’explorer et de la faire vivre.



Pour aller plus loin :
Toutes les paroles de Luis Ansa sont extraites de l’ouvrage sur son enseignement :
« Luis Ansa, la voie du Sentir » par Robert Eymeri, éditions du Relié, 2015.

Article également publié sur le blog de Claire Eggermont : https://claireeggermont.wordpress.com/2016/09/26/la-voie-du-sentir/

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vendredi 18 mars 2016

Un article sur Luis Ansa dans la revue "Inexploré"

A lire dans la revue "Inexploré" de janvier-février 2016, une présentation du travail intérieur proposé par Luis Ansa. 
Cliquer sur la page pour l’agrandir et pouvoir la lire. 


















Une erreur s'est glissé en haut de la page 97. Lire : "C'est simplement notre propre senti (et non pas ressenti)".
Luis Ansa faisait une différence entre le senti (la perception) et le ressenti qui est une perception qui a déjà été analysée par le cerveau et qui se traduit généralement par un état émotionnel subjectif. La sensation dont parle Luis Ansa n'est donc pas un ressenti mais bien une perception directe.

lundi 21 décembre 2015

Sur la sensation


« Nous venons au monde avec une grandeur, 
une plénitude, une surabondance. »
Luis Ansa







Le recours à la sensation et à l’éveil sensitif du corps est fréquent dans la plupart des voies spirituelles — que ce soit dans l'hindouisme, dans l'hermétisme chrétien ou dans les différents chamanismes qui existent — mais Luis Ansa en a fait un des éléments fondamentaux de la voie du Sentir. L’éveil de la sensation permet ainsi d’amorcer une relation d’amour avec le corps et de pouvoir peu à peu « s’habiter ».

« Je vais vous donner un exemple très simple de ce qu’est la voie du sentir : en ce moment, je sens ma main. Vous pouvez faire pareil.
Je ne pense pas ma main, je la sens. Là, c’est binaire : je la sens ou je ne la sens pas. En cet instant, la sensation que j’ai de ma main est beaucoup plus réelle que toutes les pensées que je peux avoir sur elle. Vous comprenez ?
L’être que je suis ne se trouve donc pas localisé dans mon cœur, ma rate ou mon cerveau, l’être est où il y a conscience d’être.
Et je ne fais pas cela pour obtenir quelque chose, je le fais pour occuper mon état d’être. Parce que j’ai un être et vous aussi, vous avez un être. Mais il se peut que votre être soit désoccupé de vous, qu’il soit vide. Votre être est là, en vous, habitez-le ! Ne le laissez pas vacant.
J’ai un nom, une carte d’identité, oui, mais qui occupe mon être à l’intérieur ? Qui ? Si on me dit quelque chose de désagréable, je me fâche ; si on me flatte, je gonfle comme un crapaud. Je n’existe pas, je ne suis qu’une marionnette actionnée par les impacts extérieurs. »


La voie du Sentir est une invitation à revenir à l’être et si la sensation est un élément particulièrement important, c’est aussi parce que la sensation nous est familière.
La sensation n’est pas quelque chose de magique ou d’extraordinaire. Elle n’est pas un objet extérieur qui pourrait se transmettre d’une personne à l’autre ou que l’on pourrait acquérir. On n’a pas besoin d’être initié à « l’éveil de la sensation » que ce soit dans une relation individuelle ou dans un groupe comme certaines personnes essayent parfois de le faire croire. La sensation, c’est notre propre senti. Tout le monde l’a déjà. Tout le monde peut l’expérimenter spontanément.
C’est pour cette raison que la sensation est utilisée dans de nombreuses voies spirituelles car elle est un point d’appui que tout le monde connaît. En mettant notre attention sur la sensation, elle nous amène directement à la présence. Et c’est à partir de notre présence sensitive éveillée que l’on va pouvoir observer toutes nos identifications et tous nos conditionnements afin de s’en libérer.
L’éveil de la sensation est une pratique constante dans la voie du Sentir, comme Luis en témoignait.

« Je suis dans le sentir 24 heures sur 24. Je rentre à la maison, ma femme me parle, je suis dans le sentir. Je touche un chat, je suis dans le sentir. Je vais me faire un œuf au plat dans la cuisine, je suis dans le sentir. Je vais me laver, je suis dans le sentir.
C’est à partir de là que je suis inébranlable. Parce que le sentir ne projette pas. Il ne se préoccupe de rien, réussir ou ne pas réussir ne le concerne pas.
(…) Si je ne suis pas dans le sentir, si la sensation n’est pas éveillée en moi, je suis en manque. Mais je suis en manque de quoi ? En manque d’ancrage, en manque de terre.
Dans cet ancrage, je ne suis plus une marionnette parce que dans le sentir, je ne projette pas. Ma sensation étant éveillé, je ne me préoccupe pas de savoir si je vais réussir ou pas, le sentir se contrefout de réussir. »

La pratique de la sensation est discrète. Lorsque quelqu’un éveille sensitivement son corps, cela ne se remarque pas spécialement.
C’est pour cette raison que Luis Ansa appelait cette pratique « l’art du secret ». Parce qu’elle se fait dans le secret de soi-même et non pas de façon ostensible.
« L’art du secret » n’a bien sûr rien à voir avec l’idée que la voie du Sentir devrait rester secrète ou réservée à quelques personnes seulement. Il n’y a que la personnalité qui pourrait avoir une pareille idée.
Durant les dernières années de sa vie, Luis Ansa n’a eu de cesse de vouloir faire connaître cette voie et ses pratiques.




dimanche 24 mai 2015

le livre « Luis Ansa, la voie du Sentir »

le livre « Luis Ansa, la voie du Sentir »

A la fin des années quatre-vingt-dix, Luis Ansa confia à Robert Eymeri le soin d'écrire un ouvrage pour présenter et diffuser cet art de vivre qu'il appelait la voie du Sentir
Un travail de collaboration, avec des rendez-vous réguliers, se mit alors en place et dura plus d'une dizaine d'années. 
Cet ouvrage, intitulé « Luis Ansa, la voie du Sentir », est paru aux Editions du Relié en avril 2015.
Ce livre est entièrement basé sur des enregistrements de la parole de Luis Ansa qui s'étalent sur les vingt dernières années de sa vie et qui regroupent des conversations en tête à tête, des interviews et des séances de travail.
La plupart des propos rapportés ont été corrigés par Luis Ansa lui-même.
Ce livre offre ainsi les principaux outils et pratiques de la voie du Sentir présentés par son fondateur.






Sommaire

Page
13 :    Introduction : Un art de vivre pour aujourd’hui                                            
19 :    Première partie : Entretien sur le seuil                                                          
21 :    I             Le parfum de l’Ami                                                                           
43 :    II           Le semblable attire le semblable                                                       
61 :    III          La Sainte Conciliation                                                                     
83 :   IV          Qu’est-ce que vous attendez pour décrucifier Jésus ?                   
103 :  V            Quelques pas dans le Jardin                                                     
121 :  Seconde partie : La voie du sentir                                 
123 :  VI          Dans la cuisine des maîtres                   
137 :  VII         Découverte de la sensation                     
145 :  VIII       Exploration de l’attention                          
155 :  IX          Ne plus être un prédateur d’énergie, ni une proie énergétique   
165 :  LA.                                                   
167 :  X            La sensation, une alliée                                   
181 :  XI          Un nouveau regard sur l’être humain                       
203 :  XII         Devenir creux et se nourrir d’impressions            
223 : XIII       Être ou ne pas être identifié, telle est la question    
245 : XIV        Et si le secret des secrets, c’était la relation !         
263 : XV         Les trois pouvoirs                                            
283 : XVI        Considérer l’autre et se rappeler soi-même       
301 : XVII      Et si l’on parlait d’amour                                   
319 : XVIII     Qu’est-ce que la mémoire ?                              
339 : XIX       La mémoire, encore                                        
353 : XX         Une nouvelle Genèse                                     
361 : XXI       Réhabiliter le féminin                                             
384 : XXII      Cultivez le positif et alchimisez le négatif            
405 : XXIII    Créez et protégez votre espace intérieur                  
421 : Le jugement de Mulla Nasrudin                                         
423 : XXIV     Ne vous occupez pas des autres, occupez-vous de vous !   
431 : XXV      Les demeures de l’Aigle                                   
454 : Histoire à méditer                                                 
457 : XXVI     L’ovulation des Alliés                                  
471 : XXVII   J’ai besoin de la parole de la femme    
484 : Constater « ce qui est »                                            
487 : XXVIII  Vivre dans le sentir                                      
497 : XXIX     Le départ de l’Ami   
501 : Bibliographie de Luis Ansa                                               

samedi 23 mai 2015


Extrait du chapitre 1 :  
« Luis Ansa, la voie du Sentir », Editions du Relié, 2015

Chapitre I
Le parfum de l’Ami





Il avait plu toute la nuit. Lorsque je me suis levé, un timide rayon de soleil jouait sur les toits d’ardoises grises qui s’étalaient devant ma fenêtre. Un vent froid soufflait entre les immeubles. Le climat de cette ville était toujours aussi déprimant, même au printemps.
Je me suis fait un thé, pensant à l’homme que je devais rencontrer, en début d’après-midi. Je ne le connaissais pas. Je venais de fonder une maison d’édition avec un ami et nous désirions rééditer un ouvrage qu’il avait écrit quelques années auparavant et qui s’intitulait : « Le Quatrième Royau­me ».
On me l’avait présenté comme un homme de connaissance ou, selon la terminologie d’aujourd’hui, comme un être éveillé. Cette notion d’éveil n’appartenait pas à notre culture occidentale mais elle s’était peu à peu imposée dans le monde de la spiritualité contemporaine pour désigner des témoignages issus d’une expérience directe et non d’une érudition. Et c’était précisément ce type de parole que nous désirions publier et faire connaître.
Je me disais, tout en buvant mon thé, devant ce ciel qui s’assombrissait de minute en minute, que cette rencontre pouvait être aussi une opportunité pour poser à cet homme quelques questions personnelles. Pourquoi ce monde était-il si violent ? Était-il possible de sortir de ce manque et de cette insatisfaction que je ressentais malgré le confort dans lequel je vivais ?

Luis Ansa était peintre et c’est dans son atelier qu’il m’avait donné rendez-vous, au fin fond d’un quartier populaire de Paris.
Le premier souvenir que je garde de notre rencontre, c’est le vieil escalier de bois aux marches usées par le temps que je gravis lentement pour arriver devant sa porte, puis cette petite plaque en plexiglas, vissée contre le mur, sous la sonnette, où était gravé « Atelier Ansa » et son sourire lorsqu’il m’ouvrit la porte.
L’homme était impressionnant, de charme et de beauté, tout habillé de blanc, jusqu’aux chaussures. Je lui ai donné la quarantaine (j’appris des années plus tard qu’il était bien plus âgé). Un visage d’une grande douceur, des lunettes imposantes qui ne pouvaient cacher un regard profond dans lequel il m’avait déjà enveloppé. Ses longs cheveux noirs, coiffés en arrière, dégageaient un front large et puissant. Il m’invita à entrer d’une façon si cordiale qu’il me donna l’impression d’être déjà l’un de ses amis.
De grandes verrières éclairaient une vaste pièce au parquet de bois. Sur ma gauche, un vieux fauteuil et une télévision. Quelques meubles, des étagères, des commodes sur lesquelles se trouvait un gentil fouillis de tubes de peinture, de flacons mystérieux, de pots en tout genre… Sur ma droite, une grande planche, posée sur des tréteaux, faisait office de table autour de laquelle étaient disposées plusieurs chaises. Derrière, une petite bibliothèque, emplie de livres. Des peintures de fleurs et de femmes nues couvraient les murs, ce qui eut pour effet de me mettre instantanément à l’aise. Non, je n’étais pas en présence d’un homme austère tel que la religion nous y avait habitués lorsqu’il était question de spiritualité.
Une musique de Bach, très douce, accompagnait le grand calme qui régnait dans l’atelier. Nous n’étions que tous les deux. Il commença par m’offrir un café que j’acceptai avec plaisir. La réédition de son livre fut réglée en quelques minutes. Au second café, je lui demandai s’il lui était possible de me parler de son parcours et de son travail afin d’écrire une introduction au livre. Après son accord, j’installai un micro entre nous et lui posai une première question. J’ignorais encore que cette introduction ne serait jamais publiée mais que sa réponse allait m’en­traîner dans une aventure qui durerait près d’un quart de siècle, bouleversant ma vie de fond en comble.
Il se montra d’une disponibilité et d’une patience exquise durant tout l’après-midi, n’exprimant jamais le moindre signe d’agacement ou de fatigue.

Mais ce corps constitue justement une aide précieuse pour cristalliser ce que vous vivez, pour incarner vos expériences, afin que votre vie ne soit pas une accumulation de théories ou d’opinions par lesquelles vous savez beaucoup de choses mais avec lesquelles vous pouvez peu intérieurement.
Acquérir le pouvoir d’agir sur soi-même, ce n’est pas un péché, c’est une qualité. Mais vous devez commencer par connaître quelles sont vos possibilités, votre disponibilité, savoir jus­qu’où vous pouvez aller et comment y aller, car vous ne pouvez pas prétendre aller au-delà de ce que vous pouvez.

Je lui demandai quelle était alors la première étape pour acquérir le pouvoir d’agir sur soi-même. Sa réponse fusa instantanément.
— Revenir au corps, voilà le grand secret ! Revenir à l’expérience du corps dans la vie sensitive. Revenir à tout ce que l’on récolte sensitivement, émotionnellement, et qui permet, non pas de nourrir le mental, mais un autre corps d’entendement. C’est à partir de là que peut surgir un autre type de regard.
Mais pour cela, il faut nourrir sa vie, la créer, sortir de la répétition et du connu. Ce connu est une base extraordinaire mais c’est aussi un piège énorme parce qu’il n’offre pas l’opportunité du changement.
Prenons l’exemple de notre rencontre. Vous êtes une situation humaine que je ne connais pas. En ce sens, j’ignore tout ce que vous pouvez déclencher en moi. Vous êtes un événement et je suis à l’accueil de cet événement. Vous voyez, la situation crée. Et cette situation est le résultat de vous et de moi, de notre relation. Maintenant, est-ce qu’il y a plus de vous ou plus de moi dans cette situation, cela ne m’intéresse pas, c’est la perméabilité entre vous et moi qui m’intéresse.
Si je suis disponible à cette relation, non pas dirigé vers un but mais ouvert, vous allez provoquer l’émer­gence d’élé­ments nouveaux en moi que je vais découvrir ou redécouvrir sous un autre aspect. Vous voyez l’importance de l’autre pour soi-même ?
Donc, je reste attentif à cet état d’étonnement et de renouveau dans lequel je veux être. Je me tiens en état d’ouverture.
Si je ne suis pas en état d’ouverture, je vais être dans la répétition ; mon imprimeur mental va imprimer ses vieux prospectus, c’est-à-dire ses pensées toutes faites, ses jugements à l’emporte-pièce. Je ne veux rien projeter sur vous parce que si je le fais, je vais vous habiller de mes vêtements. Au contraire, je veux être disponible à cette fraîcheur, à cet inconnu, que vous m’apportez. C’est dans cette partie de la vie, dans ce vivant, que je veux vivre.
Vous êtes une personne mais vous pourriez être un papillon. Ou une rose. Je peux me situer en face de vous comme je me situe en face d’une rose, il n’y a pas de différence. Parce que dans la rose, il y a l’être de la rose qui déclenche aussi en moi, si je le reçois, si je suis ouvert, des sensations, des émotions, des sentiments, des réflexions. La rose va me donner tout ce qu’elle possède, tout ce qu’elle a. Elle ne s’épuise pas et quand je pars, s’il en vient un autre, la rose continue de donner. Elle n’arrête pas de donner ! Mais comme nous sommes en état de fermeture, comme nous avons un égoïsme à l’intérieur de nous-mêmes, nous ne recevons plus, nous voulons imposer, nous voulons impressionner, influencer.
Voyez, au lieu de vous chercher, je fais tout mon possible pour être trouvé par vous. C’est l’accueil, vous comprenez ? C’est l’accueil qu’il faut déclencher, sinon je suis dans la pénétration. Et qu’est-ce que c’est, la pénétration ? C’est cette partie masculine en nous qui sait, qui juge, qui campe sur ses positions, qui aime le conflit et les joutes verbales pour avoir raison sur l’autre.
Il faut renverser notre attitude.
Comme dit Frère Jean : « Dieu souffre parce qu’il y a peu de Marie dans le monde. »
Qu’est-ce que cela signifie ? Marie, c’est l’enfan­te­ment, c’est-à-dire que Dieu a peu d’enfantements, peu de sources pour être enfanté. On ne veut pas se faire enfanter, on ne veut pas se rendre disponible pour cela. On veut projeter ! Les grands maîtres ont appelé cela : concupiscence, avidité, pouvoir. Nous sommes saturés de pouvoir, saturés d’avidité. Nous avons une espèce de frénésie à vouloir posséder, imposer, prouver, vous prouver que je suis quel­qu’un : « Tiens, voilà mon expérience ! Regarde, voilà ma vie ! »
Mais tout ça, c’est la préhistoire ! Ma vie commence à chaque instant. Le passé, c’est comme des armoires emplies d’archives. Oui, je peux vous ouvrir l’histoire du lac Titicaca quand, à quatorze ans, j’ai rencontré les Indiens Aymaras ; je peux aussi vous ouvrir l’histoire du Machu Picchu, mais tout cela, ce n’est que de l’anec­dote.

— C’est néanmoins ces histoires-là, dis-je, c’est-à-dire votre histoire personnelle, qui vous a permis d’être celui que vous êtes maintenant.
— Bien sûr, je ne peux pas nier mon histoire mais je ne suis pas cette histoire ; j’en suis la terminale, le dernier chaînon, aujourd’hui, en cet instant.

Sa présence était d’une telle densité que j’aurais pu, comme on dit vulgairement, la toucher. Non, cet homme n’était pas ordinaire. L’humanité, la grande bonté même, qui émanait de sa personne ne résultait visiblement pas d’une morale apprise mais semblait plutôt le fruit d’un extraordinaire travail intérieur.
Il avait ouvert un paquet de biscuits et pendant qu’il les disposait sur une assiette, je me demandais quel avait bien pu être son parcours pour en arriver là. Il tendit l’assiette vers moi. Cet homme, indéniablement, me touchait, non seulement sur le plan humain mais aussi par sa façon d’être, par la qualité qu’il mettait dans chacun de ses gestes. Je lui demandai alors s’il avait reçu un enseignement particulier, s’il pouvait, si ce n’était pas trop indiscret, me parler de sa vie…

Il sourit, d’un sourire particulièrement contagieux.
— Non, non, il n’y a pas de questions indiscrètes parce que je n’ai pas de vie particulière, cela a cessé de m’intéresser. J’ai toujours voulu que ma vie soit très transparente. Depuis l’enfance, instinctivement, j’ai horreur des mystères. Tous les mystères sont pour moi des sources de pouvoir. Quand on crée un mystère, dans une société, on cherche à créer du pouvoir.
Je suis un homme ordinaire et je vais continuer à l’être. À l’intérieur de cet homme ordinaire, il y a une grande lumière mais je ne veux pas transformer mon homme ordinaire en homme extraordinaire, non ! Je suis fier de mon homme ordinaire parce qu’il me permet d’être proche de l’humain, proche de la tendresse. Je ne vais pas me mettre dans une espèce de bouboule, hors du monde.

Il alluma un petit cigarillo.
— Oui, j’ai rencontré des êtres merveilleux dans ma vie. Des êtres qui m’ont guidé, aidé…

Il fit une pause comme s’il voulait prendre le temps de goûter les souvenirs qu’il convoquait dans sa mémoire.
(...)

© 2015 Editions du Relié




Extrait du chapitre 12 : 
« Luis Ansa, la voie du Sentir », Editions du Relié, 2015






Chapitre XII
Devenir creux 
et se nourrir d’impressions






Nous étions environ une dizaine de personnes, à Paris, qui tentaient de mettre en pratique les propositions de Luis Ansa.
Ce jour-là, Luis nous avait proposé de venir à l’atelier à partir de dix-neuf heures. Quand nous arrivâmes, il était dans la cuisine en train de surveiller une énorme marmite d’où s’échappait un fumet particulièrement goûteux. « Ragoût d’agneau aux pommes », nous annonça-t-il.
Luis nous préparait souvent à manger, ce qui provoquait à chaque fois une véritable euphorie dans notre petit groupe car c’était un cuisinier hors pair.
Il embrassa chaleureusement chacun d’entre nous devant les fourneaux de la cuisinière, tout en soulevant régulièrement le couvercle du plat pour lancer une pleine poignée d’épices dans le bouillon. Au bout de quelques minutes, après l’avoir goûté une dernière fois, il nous annonça qu’on pouvait mettre la table.
Nous avions amené du vin, des fruits, des gâteaux, de l’alcool de prune, des chocolats… Ce fut un festin.
Avec le café Luis prit la parole.
— Nous vivons dans un monde d’énergies mais nous oublions que ces énergies n’ont pas de religion, ni de système philosophique, ni de croyances particulières, elles sont neutres.
On appelle « négatif », ce qui est en dysharmonie par rapport à une situation donnée mais l’énergie en soi n’est pas négative ou positive. Le négatif n’existe que par rapport à l’être humain parce que le négatif par rapport au cosmos, cela n’existe pas.
Lorsque l’énergie qui vient de l’univers entre dans l’atmosphère terrestre et humaine, elle se divise en deux forces que nous appelons, nous, le bien et le mal. Mais l’énergie du bien et l’énergie du mal viennent d’une même et unique force qui s’est divisée en deux formes.
Du point de vue de l’équilibre psychique et émotionnel du corps humain, on peut donc dire qu’il y a des choses qui sont positives et d’autres qui sont négatives mais l’énergie est une.
C’est en fait la mauvaise gestion des énergies dans notre vie quotidienne qui nous asservit.
Et cette mauvaise gestion résulte d’une cause essentielle : l’être humain est trop pressé, trop tendu vers un but : réussir ! Et pour réussir, il est guidé par une seule force, toujours la même, une force convexe.
Cette convexité obéit à une loi nécessaire à la nature et qui appartient au domaine de l’ampleur de la vie. Elle a permis à l’être humain de se développer, de conquérir la matière, les espaces, de découvrir le feu, l’architec­ture, de créer des cités, des avions, tout ce que nous avons. Cette force convexe est une force d’expansion.
Mais du coup, l’être humain mange d’une façon convexe, prie d’une façon convexe, étudie d’une façon convexe. Autrement dit, il vit d’une façon convexe, c’est-à-dire d’une façon toujours pénétrante, masculine, et jamais « captante », jamais féminine.
Les religions sont convexes, elles suivent ce principe d’expansion, elles posent des interdits, des dogmes, des récompenses, des châtiments… Il faut convertir, il faut convaincre l’autre.
Dans le monde convexe, je suis tout le temps en train de me justifier. Je me justifie vis-à-vis de moi-même, vis-à-vis de l’autre, vis-à-vis du « qu’en dira-t-on ». Comme mes actes obéissent à un désir de succès, je ne veux pas être considéré comme un raté car dans le monde convexe dans lequel je vis, les ratés sont éliminés.
Je suis constamment à l’affût de nouveautés, de sensationnalisme, c’est ce qui attire l’avidité dans laquelle la convexité se répand. Lorsque je suis irrité, susceptible, jaloux, je deviens convexe.
Le mental fonctionne bien sûr de façon convexe. Il faut toujours qu’il comprenne, qu’il pénètre tout ce qu’il touche avec la lumière de la raison, de la logique, de la loi de cause à effet. Une pensée convexe, c’est toujours : « j’espère, j’attends, je veux ».
Le monde de la convexité, dans lequel vous avez des certitudes, des nécessités de succès, de reconnaissance, d’amour-propre, vous amène ainsi très vite à la souffrance. Et votre vie devient le mur des lamentations.
Nous ne sommes pas des capteurs, nous sommes uniquement des émetteurs, des émetteurs de nos opinions, de nos caprices, de notre propre paranoïa obsessionnelle. Et tout cela donne des excuses à un personnage, à un moi, qui s’approprie ma vie et la dirige.
(...)

© 2015 Editions du Relié


Extrait du chapitre 15 :  
« Luis Ansa, la voie du Sentir », Editions du Relié, 2015






Chapitre XV
Les trois pouvoirs



Ce dimanche-là, il n’y avait plus une seule chaise de libre dans l’atelier. Peut-être était-ce dû à ce magnifique soleil de printemps qui réchauffait nos cœurs et nos corps depuis quelques jours. Luis, habituellement habillé de blanc, portait une chemise bleue, comme s’il voulait souligner encore un peu plus le caractère particulier de cette journée. Lorsqu’il prit la parole, le brouhaha dans lequel nous étions plongés, s’arrêta.

— J’aimerais vous entretenir d’un sujet qui nous concerne tous.
J’ai lu un article dans un journal, cette semaine, sur les différentes formes de manipulation de l’individu, que ce soit dans des sectes, dans des promotions de thérapies totalement inefficaces ou dans des ventes de formations et de stages à la fois onéreux et inutiles.

Pourquoi les sectes existent-elles ? Il doit y avoir une cause. Et comment se fait-il qu’il y en ait autant ?
Posez-vous la question. Si vous ne vous posez pas la question, c’est que vous ne voulez pas voir que vous êtes susceptibles de tomber vous aussi dans une secte.
Si une secte existe, c’est parce que des gens y vont. Alors la question, c’est : pourquoi des gens vont dans une secte ?
Parce qu’on leur fait une promesse !
Dès l’instant où quelqu’un, un thérapeute, un gourou ou un kangourou, vous promet quelque chose, méfiez-vous ! Que ce soit dans le plan social, dans le plan spirituel, dans n’importe quel plan, une promesse est une escroquerie.
Pourquoi ? Parce qu’on ne peut promettre que des choses qui appartiennent au monde de la manipulation mentale. On rentre dans le système du chantage. Je te fais miroiter ceci et toi, pour l’obtenir, tu seras prêt à croire et à accepter un certain nombre de choses.
J’ai eu la grande chance de connaître plusieurs maîtres. À chaque fois, ces maîtres m’ont dit :
« Luis, je ne peux rien te promettre, je n’en ai pas le droit ! Si tu fais le travail que je te propose, ta créature peut, peut-être, gagner une libération, une expansion, une dilatation. Mais ne cherche jamais à t’approprier ce monde, car ce que tu voudrais t’approprier te tuera. Tu ne peux pas jouer avec Dieu. Ne te mélange jamais avec les êtres humains qui jouent avec les idées de Dieu. »
Pourquoi un maître ne s’octroie-t-il pas ce droit à l’imposture de promettre quelque chose ? Parce que l’homme n’est pas une machine, ni une structure figée. Il y a un au-delà dans l’homme. Il y a sa destinée propre, sa mémoire, ses différentes incarnations. Peut-être ne doit-il pas accéder à un bonheur maintenant. Vous ne pouvez donc pas le lui promettre parce que ce n’est pas le bonheur qu’il lui faut mais un coup de pied au cul ! À l’inverse, ce n’est peut-être pas d’un coup de pied au cul dont il a besoin mais d’autre chose, d’une preuve d’amour, par exemple.
Mais quand on veut vous manipuler, on va vous promettre le ciel et la terre à travers un enseignement, à travers une thérapie, à travers un pouvoir que l’on attribue à un gourou ou à un chef de secte. Et des tas de gens vont y croire, des tas de gens seront même prêts à payer pour y avoir accès.
Mais qui sont ces gens ? Vous allez tout de suite me dire : « Ah non, certainement pas moi ! »
Et pourquoi les autres tomberaient dans le panneau et pas vous ? Qu’est-ce qui vous fait croire que vous seriez moins naïfs ?
Qu’est-ce qui vous fait croire, surtout, que vous ne pourriez pas devenir vous-mêmes fanatiques et intolérants ? Qu’est-ce qui vous empêche de basculer dans un sectarisme ? Qu’est-ce qui vous empêche de transformer la voie du sentir en une secte ?
Posez-vous la question. Et vous allez voir si, en vous, il n’y a pas ce désir sectaire d’accéder à un pouvoir.
Pouvoir, pouvoir, pouvoir ! Tout le monde, ici, est susceptible de tomber dans la recherche du pouvoir.
Comment cela fonctionne-t-il ? Qu’est-ce que les sectes vous promettent ? Du malheur, de l’infortune, de la détresse ? Non, elles vous promettent le ciel, le bonheur, la rencontre du bon époux ou de la bonne épouse, la réussite intérieure. Tous les pièges du pouvoir sont là.
On vous manipule toujours par le pouvoir de la parole. Il ne s’agit donc pas d’écouter ce qui est dit mais de voir les actes qui sont posés. C’est comme dans la drague, on vous fait croire ce que vous voulez entendre. Les méthodes du marketing pour avoir des clients, pour vendre un produit et pour faire de l’argent ne font qu’utiliser l’image et la parole.
Pour vous manipuler, l’image du maître doit donc être contrôlée, elle doit être au-delà de tout ce que l’on peut penser : c’est un surhumain, un démiurge qui a tous les pouvoirs, qui sait tout, qui peut tout.
Et les gens le croient !
Toutes sortes de faux maîtres pullulent. Ils travaillent en laissant les gens avec des béquilles et ils leur certifient qu’il faut avoir des béquilles. Mais comme je le dis souvent, si la fausse monnaie existe, c’est parce que la vrai
e existe aussi.
Alors, regardez les situations humaines, les situations sociales, ouvrez les yeux, soyez un peu moins stupides et demandez-vous pour quelles raisons toutes ces choses se produisent. C’est parce qu’il existe des stratégies de langage qui sont redoutables : « Venez chez nous, ici, vous allez être heureux, vous serez aimé. Le Maître va vous amener le ciel, vous révéler à vous-même. Il va vous donner l’ouverture de l’esprit… »
Le plus grave, ce n’est pas que cela existe, c’est que l’on y croit.
On peut dire que c’est la faute de l’État, de la police, la faute de ceci ou de cela, mais ce n’est pas vrai. Parce qu’une secte et son kangourou vous manipulent à travers toutes vos faiblesses : votre rêve de bonheur, votre rêve de devenir quelqu’un d’important.
Le gourou ou le kangourou va me dire : « Tu vas être mon lieutenant, tu vas me représenter ! »
Regardez bien comment on vous manipule : Est-ce que je vais avoir l’impression d’être vraiment quelqu’un en devenant le lieutenant du kangourou ? Est-ce que je vais être vraiment heureux avec ça ? Si cela vous rend heureux, c’est parce que vous considérez que vous n’êtes rien.
Si vous pensez ainsi, je ne dirai pas que c’est une pensée négative, je parlerai plutôt de pensée stupide. Pourquoi est-ce qu’on peut croire à une telle ânerie ? Parce que nous sommes crédules. Mais cette crédulité n’existe pas par hasard, elle est formatée par un désir : réussir, réussir, réussir !
On vous manipule dès que l’on vous propose d’être autre chose que ce que vous êtes. « Tu vas devenir un apôtre de la paix, tu vas apporter le bonheur aux autres, tu vas sauver des gens ! » Voilà le tralala qu’on vous sert partout !
C’est pour cela que dans la voie du sentir et dans ce travail sensitif, il n’y a aucun dogme, aucun devoir. Je vous ai dit chaque fois : « soyez libre ! » Surtout, soyez libre ! Je ne suis en rien supérieur à vous, vous n’êtes en rien supérieur à moi. Vous n’êtes pas inférieurs non plus. Nous sommes des amis faisant un travail d’ex­ploration.


Si j’ai profondément admiré le chamanisme, c’est parce que dans le chamanisme, il n’y a aucune pro­messe. Celui qui promet quoi que ce soit à un autre, c’est un spéculateur, un manipulateur.
(...)


© 2015 Editions du Relié